Promenons-nous dans les bois
Déformation d’une comptine populaire
Pendant que les agents du gouvernement n’y sont pas
S’ ils y étaient
Ils nous tueraient
Si les agents du gouvernement y sont pas
Ils nous tueront pas

C’est une charmante comptine qui pourrait illustrer à merveille les aventures de Wei et de Ray aux pays des Cauchemars, dans ce jeu vidéo horrifique, nommé Detention (en mandarin, Returning to School).
Il se déroule dans les années 60, pendant la Terreur Blanche. Une période effrayante de l’histoire taïwanaise ayant conduit à un nombre important de disparitions et de morts d’intellectuels (mais aussi provenant du peuple) : étudiants, professeurs et journalistes. Depuis le massacre 228 en 1947, et l’entrée en vigueur de la loi martiale en 1949 jusqu’en 1987, seul le Kuomintang avait accès au pouvoir. Il a littéralement semé la terreur en réprimant violemment toute idée contre le parti, contre les communistes, en interdisant certaines lectures et musiques (que l’on peut retrouver dans le jeu), en favorisant la délation et semant la zizanie.
Ici, on se retrouve avec Wei et Ray, deux élèves du lycée Greenwood, coincés dans leur établissement suite à l’arrivée imminente d’un typhon, laissant le pont détruit à l’entrée de ce dernier… Mais ils ne sont pas aussi seuls qu’ils ne le croient.
Reality faded away as time stood still.
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Mon expérience de jeu
Si vous me connaissez, ne serait-ce qu’un peu, vous savez que je ne suis pas très branchée horreur, hélas j‘y retourne à chaque fois comme si je n’avais pas déjà reçu une bonne leçon. Comment voulez-vous résister à un des plus glaçants et intéressants pans de l’Histoire sous forme de jeu vidéo ?! L’horreur est présente oui mais laquelle est la véritable ? Quelles leçons on va en tirer ?
Eh bien, allons-y ~
Tout au long du jeu, on peut difficilement agir et aider les protagonistes. Pour avancer avec Wei puis Ray, nous devons être curieux aidés par les symboles 👁️ et 🔍. Il faut résoudre des énigmes, être attentif, récolter petit à petit des informations, éviter des monstres, observer son environnement changer et garder en tête les indices… Ils pourraient avoir une toute autre signification à mesure que l’histoire se dévoile.
A part quelques points creepy et traumatisants, les jumpscares n’étaient pas particulièrement effrayants ni l’ambiance – ni les monstres d’ailleurs – mais c’était désagréable de devoir retenir sa respiration (autant dans le jeu que la réalité), alors que le design donnait terriblement envie de se perdre dans les décors et de les explorer.
Forgotten? Or just too afraid to remember???
Le graphisme, justement cauchemardesque, est très représentatif des esprits brouillés et de l’ambiance fantomatique, désolée, complètement en ruine. Il rend plus tangible la violence, les flashbacks n’étaient pas rassurants parce qu’ils contenaient une part de vérité. Et comme on ne peut pas encore mesurer la gravité des actions commises à ce stade, cela accentue le malaise.
Malgré ces frustrations et ces chocs, sans aucunement les minimiser (c’était véritablement terrifiant de le voir de ses propres yeux et de DEVOIR le faire), les petits détails sont de précieuses mines d’informations sur l’école et sur ce qui était perpétré sous la loi martiale. A quel point la violence avait rendu presque insensible le peuple, crue comme si ce n’était qu’une formalité : les gens disparaissaient les uns après les autres, ont-ils été punis ou été faits disparaître ?
Certains des responsables de l’école ont eu des liens avec l’armée et avaient une réputation, comme un surveillant, de tueurs pendant la guerre. Ce qui signifie que le corps enseignant et les élèves ont été condamnés depuis le début, dans un environnement où tenter de connaître la vérité et de s’éduquer était pure folie, comme signer son arrêt de mort sur le champ.
Un point m’a également marqué concernant ce déferlement chaotique : c’est une note sur l’ampleur des blessures des étudiants, comment pouvaient-ils à l’âge de 16 ans avoir été autant battus ? Une réaction disproportionnée et inhumaine que l’on retrouve actuellement en France et dans le monde entier.
En parlant d’éducation, Ray ne comprend pas l’intérêt d’apprendre la géographie d’autres lieux alors qu’ils ne s’y sont jamais rendus. Son état d’esprit reflète bien qu’elle est le résultat des conséquences de la propagande de cette époque : livres bannis, un seul parti au gouvernement, naïveté de penser qu’ils ne vont pas être tués… Leurs droits se résument à obtenir de bons résultats, à obéir aveuglément et à dénoncer leurs camarades pour le bien de la nation (type de phrase qui m’a collé la chair de poule).
Plus on progresse et résolve les énigmes en prenant bien soin de ne pas se faire assassiner et torturer l’esprit, il y a moins de démons et on peut profiter des révélations, qui assombrit considérablement le ton du jeu. L’image des marionnettes et des prisonniers politiques, des miroirs… je ne les oublierais pas de sitôt, leur signification et leur impact ne doit pas être pris à la légère.
Puis on arrive au moment où l’on peut décider du destin de Ray (qui en réalité, à travers ce jeu, passait une série de tests pour faire face à ses souvenirs perdus et à sa culpabilité la rongeant). Plusieurs fins sont possibles, je ne les ai pas toutes testées mais les deux chemins que j’avais choisis m’ont déprimé bien que tout acte ait des conséquences.
SPOILERS
La vérité c’est que ce n’est pas Ray la grande coupable mais le système qui l’a abandonné à son sort, les adultes ont totalement échoué dans leur rôle. Oui elle est coupable mais elle n’avait aucune chance depuis le départ. On lui a fait croire qu’elle suivait le bon chemin, elle a été groomed par un professeur (peu explicité dans le jeu et quand j’ai compris…), elle a tenté de vivre sa vie et de ne pas se perdre elle-même pour au final finir comme ceux qu’elle craignait/ne voulait pas ressembler. C’était un environnement mortel et Ray n’était qu’un pion aisé à sacrifier parmi tant d’autres aux mains d’adultes déjà bien entachées de sang…
FIN SPOILERS
Pour résumer
L’écriture est profonde et intelligente sans jamais basculer dans le manichéisme, elle donne à réfléchir et nous laisse au cours du jeu, digérer ce qui s’est passé, l’analyser et former notre propre pensée.
On ne plaisante pas avec la culpabilité et les péchés. Le jeu met en valeur cet aspect en se concentrant sur la psychologie humaine et les croyances mythologiques. Riches tout comme l’histoire, ce fut une excellente manière d’aborder la Terreur Blanche.
Les notes sur cette époque et les moyens pour en changer étaient une bonne surprise. Je vois même certains indices d’une autre façon et cela rend le tout encore plus perturbant (la souris, le monstre à la lanterne, le piano ??? Brrr).
ps : Je n’ai pas pu transférer les screenshoots de ma switch sur mon portable :(.
A bientôt !
Sources :
Detention (2017) | The Official Horror Games Collection Wiki | Fandom
White Terror (Taiwan) – Wikipedia
Taiwan « World Without Genocide – Making It Our Legacy
A Historical Horror Masterpiece: Detention – YouTube